Gagnant du Prix Lire Montréal 2014 – La Côte-des-Neiges, la Main de l’ouest

Le 23 avril dernier, Julien Beauseigle-Laniel s’est vu remettre le Prix Lire Montréal 2014 pour sa nouvelle Trotski/moi/Hannah.

Le jury était composé de Denis Boucher, expert en patrimoine, de Robert Chamberot, bibliothécaire à la bibliothèque de Côte-des-Neiges, et d’Isabelle Boulanger, coordonnatrice des événements à la librairie Olivieri. Une œuvre originale de l’artiste Mathieu Baril a été remise au gagnant, ainsi qu’un chèque-cadeau, gracieuseté de la librairie Olivieri.

 

Trotski/moi/Hannah

Par Julien Beauseigle-Laniel

Sous les taches orangées des réverbères d’Édouard, le Lexus charcoal de mon père s’arrête au 2729, à deux secondes de l’UdeM. Un plat de lasagne dans une main, un reste de gâteau à l’érable dans l’autre pis un sac de voyage plein de linge propre sur les épaules, je sors du char après avoir remercié mon père pour le lift du retour.

– Ça me fait plaisir ! As-tu besoin d’aide pour monter tes affaires ?

– Nonon, ça va aller, merci.

– T’es sûr ?

– Vraiment.

–  O.K., ben, tu salueras tes colocs, là !

Il a vraiment le don des fois. Devant le bloc, je fais semblant de chercher les clés de la porte principale dans les multiples poches de mon sac abimé. Quand je me retourne, la voiture est déjà repartie vers sa lointaine banlieue. La lasagne pis le gâteau stashés dans le sac, je me mets en marche vers l’est. Le temps est doux. Ça augure bien pour demain soir.

Juste à droite du pavillon DeSève, un rack à bicycle shiny veille sur Trotski, ma bécane rouillée par un hiver difficile. Une fois débarrée, je l’enfourche pis on fend la nuit vers l’ouest. Le vent tiède d’avril dans le dos, on descend Louis-Colin pis Jean-Brillant jusque sur Descelles. À gauche, l’aura paisible du cimetière s’étend sur des kilomètres d’herbe jaune/brun. Sans regarder la lumière des phares qui s’amplifie derrière nous, on embarque sur Côte-des-Neige, direction sud. Une 165 nous pousse dans le cul. On clenche. Elle nous double avec ses douze roues pis son accordéon et nous force à nous tasser contre la chaîne de trottoir. Au coin Ridgewood, un feu rouge la fige et nous permet de la dépasser à notre tour.

Arrivés à l’entrée principale de Notre-Dame-des-Neiges, on ralentit. Les poignées bien en main, je saute à gauche de Trotski alors qu’on roule toujours. Haute et intimidante, la grille noire du cimetière sépare le monde des vivants et des morts. Ses extrémités en forme de pointe empalent la lune dorée. La chaîne du lourd cadenas me laisse écarter les portes d’une vingtaine de centimètres, juste assez pour qu’on puisse s’y glisser. En quelques contorsions, on est du côté des défunts. Pour éviter de réveiller les morts et les soupçons, on repart à vitesse réduite.

Les cimetières me font toujours penser au chat de Schrödinger. Comme pour l’expérience de pensée où le chat est enfermé dans une boîte avec un flacon de poison, comment savoir si les gens sous terre sont morts ou vivants puisqu’on ne les voit pas ? J’aime à penser qu’ils sont les deux à la fois. Comme sous le souffle de milliers d’hommes et de femmes, les érables argentés et les ormes centenaires du parc bruissent et craquent au gré de la brise.

À l’ombre de quelques pierres et monuments funéraires, des plaques de neige résistent au printemps. À l’autre bout du cimetière se dresse un peuplier massif planté en bordure de clôture. Avec les années, son tronc a fini par la déformer par endroits, créant un passage vers les bois du mont Royal. On retourne du côté des vivants. À cause du relief accidenté, je dois faire le reste du trajet en portage à l’amérindienne avec Trotski sur l’épaule.

Après un petit cinq minutes de marche, on arrive au spot. Entre les bouleaux et les épinettes bleues, l’ouest de la ville se déploie en taches de lumière à travers l’obscurité. Au loin, sombre comme un soleil d’hiver, l’orange Julep. Plus près, le phare/phallus de l’UdeM. Devant, le dôme oxydé de l’Oratoire. Plus bas, la 15 et son apaisant bourdonnement océanique.

Creusant parmi les feuilles, j’extirpe d’une cavité rocheuse un paquet enroulé d’une bâche bleue et ficelé d’une corde de chanvre. Une fois le matériel dépris, je m’installe. Trotski est cadenassée à un marronnier, les quatre coins de la bâche sont attachés à leur bouleau habituel, le hamac est étendu entre deux érables norvégiens, mon sleeping, ma couverte en polar et mon oreiller sont placés, les restants du repas familial sont planqués dans la glacière verrouillée et ma tuque à oreilles et pompon, mon foulard rouge à franges et mon pyjama one piece doublé sont enfilés.

À la lumière de la lune, je me brosse les dents avec une bouteille d’eau pis je crache en bas de la montagne avec satisfaction. La tête relevée et les bras étendus à la Titanic, je me laisse caresser par le vent une dernière fois avant d’aller m’emmitoufler dans mon sleeping. Pour m’aider à m’endormir, mes pensées vont et viennent vers la douce Hannah.

 

Peu après les premiers rayons de l’aube, les cris des bruants et des merles me tirent du sommeil. Cinq heures trente-et-une. La nuit aura été courte, mais reposante. Je voudrais bien prendre le temps de lire un chapitre ou deux de Walden comme la veille au matin, mais il faut que je m’active. À ce temps-ci de l’année, excités par le dégel et les journées qui s’allongent, les joggeurs, cyclistes et autres promeneurs de chiens commencent leur routine plus tôt que jamais. En une quinzaine, tout est démonté, empaqueté et dissimulé. Fuck le déjeuner pour l’instant.

Dans un sac léger, je glisse ma trousse de toilette, mes notes de cours et mes vêtements pour la journée. À cheval sur Trotski, on opte cette fois pour le chemin Remembrance qu’on dévale comme des caves jusqu’à la Côte-des-Neige. Avant de se rendre au campus, on fait un détour par l’arrière du Métro 24/7. Rien. Par contre, derrière le Première Moisson, une demi-douzaine de baguettes emballée dans un plastique transparent nous attend. Bingo. Ça va faire des lunchs pour la semaine. Ça va même pouvoir servir pour ce soir. Pain frais de la veille en main et en bouche, on reprend la route.

Être pauvre, mais futé, c’est de la tarte. Être pauvre et pauvre d’esprit, c’est une autre game. Depuis que je suis atterri en ville à dix-sept ans, j’ai jamais eu de job. Au début, j’ai essayé de quêter, mais c’était tellement rough sur le physique pis surtout sur le moral que j’ai abandonné l’idée. La simplicité volontaire la plus extrême me convient mieux que l’itinérance pure et dure. En plus, ça me permet de me libérer de la dépendance au capital. J’ai conscience d’être rien d’autre qu’une sangsue qui vampirise les surplus du capitalisme, mais, par universalisme kantien, je me console en me disant que, si tout le monde faisait de même, l’économie s’effondrerait.

En face du CEPSUM, je parque Trotski parmi ses camarades. À l’entrée, la petite surveillante avec autant de boutons que de piercings me laisse entrer avec ma carte étudiante entre deux ballounes de gomme. C’est une chance, pareil, que les douches des Carabins soient ouvertes aussi tôt. Mon linge de la veille retiré, je plonge sous l’eau froide. Tout en me lavant, j’imagine la soirée à venir.

 

Douché et rasé, je vais flâner sur la Place Laurentienne en attendant l’ouverture de la Bibliothèque des lettres et des sciences humaines. Les jambes repliées en indien et le dos contre l’immense cube rouge du pavillon de droit, je flirte avec le printemps. Le printemps est une femme.

 

Fuck, je me suis endormi. Mon cours avec Kent commençait à et demi. Je ramasse mes affaires en vitesse, loue un traité de Feuerbach sur le matérialisme et file vers le B-2245. En faisant bien attention de ne pas interrompre son discours sur l’éthique et la politique de l’environnement, je monte discrètement les paliers de l’amphi. Assise au milieu de la salle, Hannah me fait signe de la rejoindre de sa main d’enfant.

 

Après le cours, Trotski et moi, on retourne à la chasse aux trésordures sur le circuit restreint, entre Côte-des-Neiges pis Victoria. Le circuit élargi, lui, descend jusqu’à Queen Mary au sud, fait les restos le long de Décarie à l’ouest, se rend, comme pour le court, jusqu’à la Plaza au nord et remonte jusqu’au Mondial sur Darlington à l’est. Aujourd’hui, lundi, c’est jour de collecte, mais faut se dépêcher sinon les trucks vont passer avant nous. C’est parti. Premier arrêt : marché Côte-des-Neiges, à côté du métro. La caissière aux joues radieuses me reconnait tout de suite. Comme pour s’excuser d’avoir rien à me donner, elle me pitche une pomme verte et croquante. Gratos. En face : Exofruit, l’épicerie bio pour bobos. Comme toujours, sa dompe est barrée à clé. On s’essaye à chaque fois, sans succès. S’ils prennent la peine de la barrer, c’est qu’il doit y avoir de vraies perles qui s’y cachent. Chez Trottier. Une laitue défraichie, deux/trois radis et une poignée de fines herbes trainent dans un sac de plastique déchiré. Quelqu’un est sûrement passé prendre le meilleur. Cora. Barré. RAM, la fruiterie sri-lankaise. Rien. Kim Phat, l’épicerie asiatique. Que dalle. Dans la ruelle qui mène au parking de la Plaza, le container du Fu Tai. Le plus hétéroclite de tous. Philippinos/Latinos/Indis/Rastas/Chintoks/Pakis/Viêt-Congs/etc. Les poissons et les durians éventrés dégagent une odeur de marde qui se mêle à celle de l’huile à moteur du Canadian Tire. Malgré tout, on y déniche un chou et quelques conserves. L’autre jour, on y a trouvé un paquet de barres Mars venant sans doute du CinéStarz. Maxi, on oublie. IGA Van Horne, vide. Fuck. Les trucks sont déjà passés sur Victoria. On va faire avec.

 

Des pas. Des gens. Pressés. Des étudiants en jeans pis en jupes fleuries. Des infirmières du Jewish ou de Sainte-Justine encore en uniforme. Des juifs hassidiques sous leur Schtreimel. Des sans-abris en loques. Des touristes en bermudas. Des gangsters philippinos. Des écolières voilées. Des… Hannah.

Dès que je l’aperçois, ma face s’éclaire. La sienne aussi, je pense. Les traits de son visage sont simples, mais volontaires. Un nez droit, presque hellénique. Un regard dense et pétillant. Le menton rond, mais ferme. Des joues rehaussées par un sourire perpétuel. Le tout nimbé d’une chevelure bohème aux reflets ambrés.

Moi dans mes éternels runnings déchirés, elle en sandales, on marche sur Côte-des-Neiges vers le sud. Sa robe noire et légère flotte au vent comme un drapeau anarchiste. Je lui ai toujours pas dit où on allait. Peut-être que j’aurais dû pour qu’elle s’habille en conséquence. Bof, on s’en fout. Elle a pas l’air d’une fille compliquée.

J’ai envie de prendre sa main dans la mienne. Pour m’en empêcher, je fous mes mains dans mes poches. Mon Surmoi fait d’immenses efforts pour dominer mon Ça. Je dois avoir l’air coincé. C’est sûr que j’ai l’air coincé.

Au coin Queen Mary, le soleil vient de se cacher derrière l’Oratoire. Son dôme est cerné d’une auréole rose/dorée chatoyante. Croyant ou pas, l’expérience est métaphysique. Les doigts d’Hannah se glissent entre les miens. Je suis aux anges.

On reprend notre chemin. Même si elle ignore où on va, j’ai l’impression que c’est elle qui me guide en me tenant la main avec un agréable mélange de douceur et de fermeté. Ma main est moite comme l’herbe après le dégel.

Tout compte fait, je lui ai pas parlé ben souvent. Enneway, nos faces parlent à notre place. Ça fait deux sessions que je l’ai dans la tête, mais que j’ose pas lui dire un mot. Il y a un mois, elle est venue s’asseoir à côté de moi dans notre cours d’Éthique et de politique de l’environnement. À la pause, elle m’a demandé ce que je pensais de l’écocentrisme. Je suis tombé sous le charme. La semaine suivante, vu que je suis gaucher, mais pas elle, nos bras se sont touchés pendant qu’on prenait des notes. La semaine passée, je l’ai enfin invitée.

À bien y penser, j’aurais pu l’emmener chez CinéStarz. Mon BFF (Bro For Fuckingever) y est manager et nous aurait laissé entrer gratos, mais ça l’aurait pas été authentique. J’aurais pu l’emmener voir l’exposition gratuite à la Maison de la culture, mais c’est fermé les lundis. L’Oratoire aurait pu être une bonne option, mais c’est trop touristique. Non. Je préfère lui montrer ma vraie nature. Mon état de nature.

 

 

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